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Des bons et des méchants
Dans
son livre, Lou
Salomé cherche à cerner la personnalité
de Frédéric Nietzsche, lequel était
préoccupé par l'énigme de
sa propre nature. Et chacun sait que ses uvres
sont grandement autobiographiques. Elle note :
« En Nietzsche coexistaient, dans un état
permanent de tension et de conflit, un musicien
remarquable, un esprit libre, un réformateur
religieux, et un poète inné.»
Il ne faut pas prendre
les mots "bons" et "méchants" dans leur acception
courante, remarque-t-elle. En employant ces mots, Nietzsche ne porte pas
de jugement de valeur. Nietzsche se range du côté des "méchants"
et invective les "bons" et les "justes" qui l'appellent
le destructeur. Pourtant, il a besoin de ses "ennemis", et leur
rend le bien pour le mal : il se donne la peine d'éclairer ceux
qui le calomnient et l'injurient.
Nietzsche distingue
deux types humains :
- Ceux dont les instincts et les passions sont en état d'harmonie,
et jouissent d'un tempérament équilibré et d'une
constitution saine. Ils s'accommodent bien à la vie en société.
- Les autres créent des problèmes
et semblent dangereux. Ce sont ceux dont les instincts
et les passions sont en état de guerre
et qui s'annihilent les uns les autres. Leur nature
est en état de crise et de conflit perpétuels.
Ils ne sont vaincus que par une puissance extérieure
et ne se soumettent que par la contrainte, ou
par la force et l'autorité.
Chez
les premiers dont les instincts et les passions
sont cohérents, on trouve les hommes d'action,
ceux qui réussissent dans la vie, les héros
et maîtres de l'Antiquité ("Il semble
que tout leur réussit"). Et aussi les hommes
civilisés parfaitement intégrés.
Chez
ceux dont les instincts et passions divergent,
on trouve les penseurs, les révoltés,
ceux qui sont toujours en recherche, car cela
les mène à avoir des expériences
pénibles, parfois surhumaines (en premier,
la solitude). Le meilleur rôle qui leur
est dévolu : être les pourvoyeurs,
les serviteurs de la connaissance. Nietzsche entrevit
la possibilité de s'affirmer dans sa totalité,
grâce aux souffrances infligées à
ses parties. «Nos défauts
sont les yeux par lesquels nous voyons l'idéal»
(Humain, trop humain II, 86). En acceptant
la souffrance avec un certain héroïsme,
il découvrit la valeur de l'héroïsme
en tant qu'idéal.
«Qu'est-ce qu'un acte héroïque
? - Aller en même temps au devant
de ses plus grandes douleurs et de ses
plus hautes espérances.»
(Le Gai Savoir, 268).
Son héroïsme,
c'est d'atteindre un but, au regard duquel lui-même ne compte plus.
C'est la bonne volonté absolue avec laquelle il consent à
sa propre destruction. Pour ce penseur, «la vie elle-même
est devenue un instrument de connaissance», et il crie à ses compagnons
: «Soyons nous-mêmes nos sujets de tests et d'expériences.»
(le Gai Savoir, § 324 et 319). Mais ce sont surtout des incompris,
des mal-aimés, des marginaux, parce qu'ils dérangent, et
Nietzsche, comme Rousseau, s'est senti souvent incompris, rejeté,
mal accepté par la société, tel une brebis galeuse.
Il dit par ailleurs
que « l'antithèse de l'idéal héroïque,
c'est le développement harmonieux idéal de toutes les facultés
humaines ! Mais cet idéal ne peut s'appliquer qu'aux êtres
foncièrement bons (comme Goethe par exemple).»
Nietzsche se range donc parmi les décadents :
«Être forcé de lutter contre
ses instincts, - c'est la formule même
de la décadence ; tandis que quand
la vie monte, instinct et bonheur ne font
qu'un.» (Le crépuscule
des Idoles, Le problème de Socrate,
11).
C'est là que
naît sa théorie de la décadence et du déclin...
Larges
emprunts dans cette page au livre de Lou Andréas
Salomé : Frédéric Nietzsche, 1932 (réimpression
G&B 7-9 rue Emile-Dubois, 75014 Paris) 
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